Remote

Interview #1 : Nicolas Tobo, directeur technique d’une startup française, travaille en “remote” depuis l’Irlande15 min read

En créant ce blog, je vous ai promis 52 interviews de nouveaux travailleurs. J’ai décidé de commencer ma série par les nouveaux travailleurs que je connais bien : mes anciens collègues chez NouMa (startup que j’ai quittée le 18 avril 2017 pour me consacrer à ce blog et à ma startup Pack Your Skills).

L’article retranscrit la discussion que Nicolas et moi avons eu par Skype. Vous découvrirez d’abord son cadre de travail en tant que nouveau travailleur, puis ses conseils pour se sentir bien dans ce format.

Interview de Nicolas Tobo sur Skype
Interview de Nicolas Tobo sur Skype

Portrait Nouveau Travailleur #1 : Nicolas Tobo

Nicolas, 30 ans, est le Directeur Technique de NouMa, start-up de 13 personnes, créée en juin 2015. Il a la particularité de rassembler 3 des 4 formats dont je parle sur ce blog :

  • Remote (télétravail) : il travaille pour NouMa depuis Galway en Irlande
  • Entreprise libérée : je considère NouMa comme “libérée”
  • Digital Nomad: il bouge de pays en pays; avant l’Irlande, il travaillait depuis l’Espagne

Isis : Peux-tu décrire ton cadre de travail ?

Nicolas : J’ai de la chance car NouMa paye un espace de coworking (environ 200€/mois), avec un bureau fixe, une chaise, parfois un écran, toujours Internet, une imprimante, un lieu sympa, avec une cuisine, une salle de réu, et des gens cool. Comme ça je peux faire mon “commuting time” entre la maison et le bureau, qui fait que je change de contexte. C’est hyper important pour avoir un rythme de vie sur du long terme.

Au niveau des horaires, ça dépend de plein de trucs. J’ai eu des périodes où je travaillais comme j’avais envie. En Espagne, je me levais tard. Mais en Espagne c’est un rythme différent. Tu peux facilement faire du 11h-22h. En Irlande, c’est plutôt l’inverse, malgré le décalage horaire. Ici, à 17h30, tout le monde part du bureau et les pubs ouvrent, donc c’est dur de rester bosser.

A NouMa, ce qui est bien, c’est qu’on a Kha (le fondateur et PDG), qui a 50 ans mais ne fait pas son âge. Il est en décalage avec les autres personnes de la boîte qui ont son âge. Kha, il a épousé la génération Y, il s’y retrouve. On a de la chance de l’avoir lui car il a compris cette génération :

  • ça ne sert à rien d’imposer un truc
  • plutôt que d’avoir des directeurs, tu as des responsables, qui te donnent de l’autonomie et des responsabilités
  • chacun dans la boîte est autonome et responsable : on a des comptes à rendre mais pas dans le sens classique d’une entreprise (reporting, un manager qui attend de toi que tu fasses un compte rendu, pour que lui-même puisse en répondre à ses supérieurs)
  • pas de hiérarchie pyramidale qui fait penser à l’armée ou aux scouts, et où on ne remet pas en question les décisions du dessus; Kha, au contraire, attend de nous qu’on remette en question ses décisions. Le premier truc que Kha m’a dit quand je suis arrivé au tout début et qu’on était que tous les deux : “mon directeur technique d’avant m’avait supprimé mes accès car je foutais trop la merde en touchant aux trucs; pour t’éviter ça, fais-le dès le début, ne me donne pas les accès”.

Isis : Quelles sont les caractéristiques du travail “remote” ?

Nicolas : Ca dépend du métier. En informatique, c’est plus facile car la seule définition c’est d’être connecté. Par exemple, Julien (développeur Front-End dans l’équipe) a travaillé 6 mois au Costa Rica, avec un décalage horaire de 8h, et pourtant on a travaillé ensemble. C’est Internet qui rend ça possible.

Il faut des outils de communication qui te permettent d’être connecté: Slack, Skype, Github…Sans Github, deux développeurs ne peuvent plus travailler ensemble. Mais tu en as besoin même sans être à distance. En fait, c’est facile en informatique car, être à côté ou être loin, ça ne change pas grand-chose.

Isis : Et quelles sont les caractéristiques d’une entreprise “libérée” comme NouMa ?

Nicolas : Pas de hiérarchie ! Non, c’est pas ça… Il y a une hiérarchie mais elle ne s’impose pas. Elle autonomise et elle responsabilise. Personne ne va aller vérifier le travail après coup. On ne repasse pas derrière le travail de quelqu’un, et personne ne s’attend à ce qu’on repasse derrière. Si une personne sait que quelqu’un va vérifier, elle va faire de moins en moins bien car elle sait que de toute façon quelqu’un va vérifier et prendre la responsabilité de l’erreur.

On ne peut travailler que comme ça avec les générations Y et Z.

Isis : Qu’est-ce qui t’a attiré vers ce format de travail ?

Nicolas : A la base, je ne voulais pas faire de télétravail. J’avais déjà essayé à Paris comme freelance. Ca ne me convenait pas car c’était trop “décadré” : je travaillais chez moi, dans mon studio étudiant, c’était difficile de faire la scission vie pro/vie perso.

Je voulais continuer à avoir un métier challengant, mais pas rester à Paris. Le problème en France c’est que le travail est centralisé. Tout est à Paris. Ou à Lyon, mais ça reste une grosse ville. Moi je voulais aller en bord de mer ou à l’étranger. Finalement je me suis retrouvé en télétravail par la force des choses, en rejoignant NouMa tout en travaillant depuis l’étranger, car c’était difficile de trouver un travail localement.

Isis : Raconte-nous ta semaine-type et ta journée-type

Nicolas : C’est dépendant de l’entreprise, pas lié à moi. Le mardi, comme il y a réunion avec l’équipe, j’y suis (sur Skype).

Ma journée, c’est une journée de développeur. J’aurais la même à Paris:

  • réveil
  • je regarde les messages reçus pendant que j’étais pas connecté
  • je réponds si je dois
  • je fais mes tâches que j’ai programmées la veille car prioritaires
  • puis souvent tu te fais déranger et le temps passe vite

C’est idem avec une entreprise quand tu es sur place. Au début je me faisais moins déranger en télétravail, mais c’est parce qu’on était 3 / 4. Alors que maintenant, une question tombe toutes les 15 minutes, c’est difficile de travailler plusieurs heures d’affilée.

Dans un bureau, si tu vois que la personne est concentrée, tu peux te rétracter. Là, à distance, même avec le “snooze” de Slack, certaines personnes de l’équipe ne comprennent pas comment ça marche et continuent de m’écrire jusqu’à ce que je réponde.

Isis : Qu’est-ce que tu aimes dans ce format ?

Nicolas :

  • la liberté des horaires (plus ou moins mais suffisamment)
  • pouvoir vivre dans un pays différent et s’adapter à une vie différente

Isis : Qu’est-ce que tu n’aimes pas dans ce format ?

Nicolas : Tout le monde me disait : “c’est dur de construire des relations sociales quand tu es en télétravail”, mais ce n’est pas vrai, c’est juste que c’est différent.

  • LE gros soucis du télétravail c’est le manque de communication informelle avec les gens avec qui tu travailles. C’est plus difficile de se retrouver autour d’une machine à café. Or, le manque de conversations informelles amène des difficultés de communication et des tensions
  • tu ne peux pas être aussi proche des personnes de ton équipe que si tu étais dans un bureau; d’où l’intérêt de recruter des gens que tu connais et avec qui tu t’entends bien
  • les personnes de l’espace de coworking, c’est sympa de discuter avec elles mais ce ne sont pas des collègues, ils en ont rien à foutre des problèmes qu’on a dans notre équipe

Isis : Quel statut ou structure juridique utilises-tu pour ton activité en “remote” ?

Nicolas : Salarié. Dans mon contrat de travail, il y a une mention qui dit que je travaille à Paris tous les jours mais que j’ai le droit de me détacher 3 semaines d’affilée par mois chez moi. Et “chez moi”, peut être dans n’importe quel pays d’Union Européenne, plus la Suisse (car il y a une convention entre les pays). Donc, concrètement, je dois être disponible 1 semaine par mois pour rentrer à Paris sur demande.

Le contrat protège l’entreprise mais, en réalité, c’est le patron qui décide. Donc c’est bien d’avoir un patron arrangeant. Ca ne serait pas un problème si j’étais freelance ou autoentrepreneur.

Isis : Sur une échelle de 1 à 10, à quel point te sens-tu épanoui au travail ? (1 = pas du tout épanoui; 10 = très épanoui)

Nicolas : C’est variable selon les tensions : entre 8 et 9.

Isis : Pour toi, que veut dire être épanoui au travail ?

Nicolas :

  • Avoir un travail intéressant et challengeant
  • Avoir envie de te lever le matin pour y aller
  • Une bonne ambiance

Isis : Donc ton épanouissement n’est pas dû au format de travail “remote” ?

Nicolas : Non, car ce n’est pas ce que je voulais à la base. C’était un moyen d’avoir un boulot sympa, stable, l’opportunité d’avoir vécu, en 3 ans, dans 3 endroits tout en ayant le même travail. Si ça avait été facile de changer de boulot, je n’aurais pas fait de télétravail mais un travail local.

Isis : La dimension financière est-elle importante pour toi ?

Nicolas : C’est important mais pas primordial. C’est important pour une raison: l’informatique m’intéresse mais c’est pas ma passion, donc si j’étais payé au SMIC pour faire ça, je ne ferais pas ça. A salaire égal, je choisirais un autre métier. Une école de voilerie par exemple. Pas pendant 30 ans, mais je ferais ça pendant 5 ans puis je ferais autre chose.

Je pense aussi que le métier de développeur n’est pas compatible avec une vie de famille. En tant que développeur web, te n’es jamais vraiment compris, tu es toujours en train de te disputer avec des gens qui ne sont pas contents, y a des bugs, de gros horaires. Moi je ne me vois pas faire ça jusqu’à 50 ans. Je veux que mon métier dans 5 ans soit plus calme.

Isis : Si tu n’avais pas de contraintes d’argent, de proches qui te retiennent/limitent, de temps, de peur, que ferais-tu comme activité(s) et quel mode de vie rêverais-tu d’avoir ?

Nicolas : J’achète un bateau, je pars en Polynésie, je prends 2 / 3 ans pour réfléchir à ce que je ferai après. Je ne porte pas le désoeuvrement, donc je ferai forcément quelque chose.

Conseils & Ressources de Nicolas, Nouveau Travailleur #1

Isis : Quel conseil donnerais-tu à quelqu’un qui aimerait devenir travailleur “remote” ?

Nicolas : S’il est développeur : chercher vite fait en France, puis sinon chercher aux Etats-Unis ou à Londres car ils sont très ouverts à ce genre de format de travail.

S’il n’est pas développeur, je ne connais pas trop. En France, on a un soucis de mentalité qui considère que, si on ne te voit pas travailler, tu ne travailles pas. Pour le développement, c’est passé de force car les développeurs ont juste pas envie d’être à Paris. Et puis, si tu travailles en province, tu coûtes moins cher, tu es moins “requêté” pour être débauché. L’entreprise qui t’embauche voit donc un salarié qui est plus stable, va moins partir.

Le problème en marketing, c’est que des écoles de commerce il y en a beaucoup, donc entre deux candidats, si l’un veut bosser en télétravail à Montpellier, il perd des points par rapport à l’autre qui est d’accord pour rester à Paris.

 

Mais je dirais qu’il faut créer son propre métier. Si tu veux de la liberté, il faut un métier qui permet d’être indépendant et de gagner sa vie.

Je ne m’aventure pas à dire que c’est facile. Je suis convaincu que ce n’est pas facile. Mais au prix d’une certaine sobriété pendant un an ou deux, tout le monde peut y arriver. Et il faut être intelligent socialement pour toujours trouver quelqu’un qui a un truc à te faire faire, à te proposer, quelque chose qui fasse qu’on te file du travail.

Pour ceux qui envisagent le “remote” : avoir un appartement ou une maison suffisamment grand pour avoir un bureau séparé, une pièce où tu ne vas que pour travailler. Mais niveau social ça reste pas facile.

Mais le télétravail ne convient pas à tout le monde. Il faut que les gens soient prêts à s’adapter à ce format avant de rentrer si l’entreprise fonctionne comme ça.

Isis : Quelle bonne pratique donnerais-tu à quelqu’un qui travaille DEJA en “remote” ?

Nicolas : Faire des blagues à tout le monde dans son équipe. Si tu veux que les gens viennent te parler, il faut que tu maintiennes une communication extérieure. On en revient aux questions de discussion informelle.

Réussir à se créer des horaires pour déconnecter quand on ne travaille pas pour réussir à trouver un espace pour sa vie personnelle, surtout si tes amis sont dans la boîte.

Isis : Un livre qui t’inspire / a changé ta vision du travail ou tes projets professionnels ?

Nicolas :

Isis : Une personne qui t’inspire pour ton travail ?

Nicolas : Idriss Aberkane. Je le trouve proche de moi. Pour lui, le travail, il faut l’enlever. Pas pour ne rien faire, mais pour faire quelque chose d’utile. Toujours s’occuper, mais jamais de manière inutile.

Il est aussi contre le gâchis, pour la blue économie, dans laquelle les déchets deviennent de nouvelles ressources. Il veut qu’on arrête de voir le travail comme un truc rébarbatif et débile.

2 vidéos d’Idriss Aberkane partagées par Nicolas:

— Fin de l’interview —

Conclusion

Le but de cette première interview était d’obtenir le retour d’expérience d’un travailleur de la génération Y qui est à la fois un travailleur “remote”, un digital nomad, et salarié d’une entreprise libérée. Comme Nicolas ne bouge que d’une année sur l’autre, il est moins actif sur le plan “digital nomad”. Nous nous sommes donc plutôt concentrés sur le côté télétravail et entreprise libérée.

J’ai été surprise d’apprendre que Nicolas n’avait pas réellement choisi de faire du télétravail et que c’était plutôt une situation par défaut. En travaillant avec lui, j’avais pourtant l’impression que ça lui convenait parfaitement, voire que c’est ce qu’il prônait. Mais je réalise que c’est surtout l’entreprise libérée qu’il défend (choix des horaires, autonomie et responsabilités), mais aussi la cohésion d’équipe (“bonne ambiance”, “faire des blagues”), qui lui paraît freinée par le télétravail (“manque de discussions informelles dans le télétravail”…). Pourtant, chez Basecamp, ils le font et le prônent au travers de leur livre “Remote”. Une des mes prochaines lectures donc 🙂

Je vois que les avantages et désavantages du “remote” relevés par Nicolas sont les mêmes que j’ai constatés dans mon article Medium qui fait le bilan de 5 mois de télétravail depuis chez moi. Dans les avantages, on retrouve la liberté horaire et géographique. Et dans les désavantages, la difficulté à créer et conserver des interactions sociales. Il ressort également que travailler en télétravail depuis un espace de coworking apporte des choses en plus que l’on n’a pas si l’on travaille depuis chez soi :

  • de l’interaction sociale avec les autres personnes de l’espace de coworking, même si elles ne sont pas aussi proches que des amis/collègues
  • un temps de “commuting” qui sépare la journée de travail de sa vie personnelle à la maison, généré par le fait de devoir se déplacer jusqu’à l’espace de coworking. Toutefois, sur ce point-là, on pourrait très bien envisager de se déplacer pour travailler dans un simple café. Mais, dans un café, on n’a pas autant d’interactions sociales que dans un espace de coworking, et elles sont encore plus superficielles.

Concernant l’entreprise libérée, Nicolas considère que c’est un format d’organisation qui convient bien mieux aux générations X et Y que l’organisation pyramidale de la majorité des entreprises. Il pense même que c’est la seule qui peut leur convenir. Pourtant, une immense majorité de mes connaissances de la génération Y travaille toujours dans des organisations pyramidales. Il serait donc intéressant de mener l’enquête auprès de ces personnes, pour savoir si elles y sont réellement épanouies ou si, là aussi, c’est davantage par défaut que par choix.

Pour ce qui est de la “mentalité française” qui considère que “si on ne te voit pas travailler, c’est que tu ne travailles pas”, je pense effectivement que c’est fortement ancrée dans la culture du monde de l’entreprise. J’espère donc que les initiatives comme mon blog peuvent également amener à réfléchir à une évolution des modèles de travail pour convenir aux nouveaux travailleurs.

Recevez gratuitement la newsletter

Partager l'article :
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *