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Arrêter le Remote après 6 mois | Interview de Théo Blochet

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Interview de Théo Blochet, ex-travaileur remote qui a arrêté au bout de six mois

A 23 ans, Théo Blochet est devenu Product Manager en Remote pour une entreprise New-Yorkaise depuis Dublin. Six mois plus tard, il a décidé de mettre fin à cette expérience. J’ai voulu l’interviewer à ce sujet car j’étais curieuse de comprendre pourquoi il avait mis un terme au travail Remote. Si quelque chose ne lui avait pas plu dans ce mode de travail, je me devais de vous en faire part, au cas où vous ayez le même profil que Théo.

Pourquoi as-tu souhaité devenir travailleur Remote ?

“Pendant mon master, je travaillais en apprentissage dans une agence de design et développement d’applications mobiles. J’avais la chance de beaucoup voyager dans ce job, et j’en ai profité pour benchmarker d’autres agences mobiles : celles qui avaient le même business, et celles qui étaient plus “en avance”. Lors d’un salon à New-York, j’ai interviewé le fondateur de l’agence new-yorkaise Fueled. J’avais dix-neuf ans, c’était intimidant. On a pas mal discuté et après l’interview, il m’a envoyé un message pour me proposer de travailler avec lui. Il me restait plus d’un an d’études donc je lui ai dit “Reparlons-en dans un an”. J’ai déménagé un an plus tard à New-York. Je travaillais à Soho. J’avais une super qualité de vie, c’était top.

Je travaillais 100% en “physique” mais la boîte, elle, était distribuée. Même si on était basés à New-York, les équipe Produit que j’animais étaient distribuées : dans une équipe typique, deux personnes étaient à New-York, deux à Londres, une en France, une en Russie, deux en Inde… Mon expérience personnelle n’était pas en remote mais j’ai appris à travailler avec une équipe distribuée. Tous les matins, parfois dès 7h30, on faisait un stand-up (réunion) de quinze minutes pour faire le point. Il m’arrivait de le faire depuis mon lit. L’activité était concentrée sur la matinée. Les après-midis étaient plus tranquilles. Je suis matinal donc je commençais tôt, par choix et par gentillesse pour mes collègues en Inde.

Je suis resté un an et demi à New-York. Au bout de ce temps-là, j’aurais pu renouveler mon Visa “étudiant-stagiaire-apprenti” et rester aux États-Unis, mais je n’aurais pas pu y vivre avec ma copine, qui est Indonésienne et vit à Dublin. Elle aurait pu venir sous Visa Business, mais les chances sont quasi-nulles: il est saturé, et fonctionne avec un système de loterie (au tirage au sort). Donc soit je restais à New-York seul, soit je rentrais à Dublin, où habitait ma copine. J’aimais la boîte, je commençais à progresser et à monter dans les seniors de la boîte. Dans l’équipe Produit, on était déjà distribués donc ça s’est négocié. On ne voit pas de Product Managers en Remote habituellement. Ce sont plutôt les jobs “solos” (designers, développeur, copywriter, etc.…). Pour cette raison, la politique de l’entreprise à l’époque c’était “Tout le monde peut être en Remote, mais pas les Product Manager”. Mais finalement j’ai pu le faire. J’étais le premier Product Manager en Remote, à Dublin.

L’aventure Remote a commencé et a duré six mois. Je connaissais bien Dublin. J’y étais allé souvent depuis New-York, et depuis Lille avant ça. Je retrouvais cette ville où j’avais souvent été mais jamais habité. Je n’ai pas eu l’impression d’avoir déménagé.”

Peux-tu nous en dire un peu plus sur Fueled, la boîte avec laquelle tu as pu travailler en Remote ?

“La boîte a été créée en 2007. A la base, c’est une boîte New-Yorkaise uniquement. Puis le Directeur Artistique de la boîte, Rob Palmer, un champion du design (il est absolument excellent) a voulu faire sa vie à Londres avec sa femme car il est de là-bas. La boîte a donc créé l’équipe Design autour de lui.

En 2017, on était 85 environ, dont une trentaine dans le bureau de Noida (Inde), une trentaine dans le bureau de New-York, une dizaine dans le bureau de Londres, puis quelques personnes isolées :

  • Bordeaux : deux personnes dans le même espace de coworking. Au début, l’un des deux était tout seul. Il avait travaillé à New-York un an et demi, puis avait voulu rentrer avec sa femme car elle est institutrice et ne pouvait pas trouver de travail aux Etats-Unis.
  • Novosibirsk en Russie : deux personnes
  • Dublin : une personne (moi)
  • Barcelone : le Directeur Commercial (qui gère quatre personnes à New-York)
  • Grande-Bretagne : trois designers qui travaillent depuis chez eux.”

On n’avait pas de séminaires annuels pour tous. Les plus séniors allaient en Inde une fois par an voir l’équipe, passer un bon moment. L’an dernier, ils ont enchaîné sur la Thaïlande. Pour la Christmas Party, l’entreprise faisait aussi venir les personnes-clés des bureaux à New-York (exemple : le Directeur Artistique de Londres ou le Directeur Commercial de Barcelone). Ils faisaient aussi en sorte que les personnes en Inde viennent à New-York au moins une fois au bout de deux ou trois ans dans la boîte.”

Quel était ton fonctionnement quand tu étais en Remote à Dublin ?

“J’ai commencé à travailler de chez moi, le temps de m’installer, de me déclarer (en tant que boîte) au niveau du fisc local, et de recevoir l’indemnité de la part de l’entreprise pour l’espace de coworking. J’essayais de trouver un espace de coworking où il se passe pas mal d’événements. J’en avais shortlisté deux :

  • DogPatchLab : un gros espace, une référence de la ville, et sponsorisé par Google. Ca m’intéressait car ils ont un abonnement à Dublin et tu peux l’avoir dans d’autres villes, comme Wework.
  • CoCreate : ça ressemblait plus à un appartement refait, avec l’esprit famille, une petite cuisine, pas mal de gens qui se connaissent très bien. Moins de gens tech, plutôt des écrivains, journalistes…

De nature introvertie, je suis parti sur le premier coworking, moins intimidant.

À Dublin, mon premier rendez-vous de la journée n’était plus à 7h30 mais à 11h30. C’est cool pour commencer à l’heure qu’on veut, pour les lève-tard. Moi je suis plutôt lève-tôt. J’étais à 9h dans l’espace de coworking à l’ouverture. J’aime m’imposer une discipline. Je finissais (relativement) tard car New-York se réveillait tard. On avait l’après-midi en “overlap” (heures communes). Le soir je rentrais vers 19h.

Les premières semaines, j’étais à fond. Ma copine était partie en Indonésie voir sa famille quand je suis arrivé. J’ai fait une semaine à Berlin en Airbnb avec une super famille et l’espace de coworking “Betahaus”, et une semaine à Barcelone chez mon ancienne boîte qui était entre Barcelone et Lille. J’ai squatté leurs bureaux pendant une à deux semaines et séjourné chez un ami. J’ai aussi pu revenir chez mes parents et rester un peu avec eux. Quand on est en Remote, on s’en fiche de passer une semaine ou deux avec ses parents. On peut passer du temps avec sa famille, sans empiéter sur ses cinq semaines de congés annuels. Trois mois après, quand ma copine y est retournée, je suis allé en Indonésie, dans un espace de coworking local où je ne payais presque rien chaque jour. J’étais seul, mais je connaissais du monde dans toutes ces villes, c’était vraiment sympa.

J’organisais toutes mes semaines de la même manière. Quand j’étais à l’étranger, j’avais exactement le même rythme que quand j’étais à Dublin. Ma journée ne changeait pas. Je me donnais juste plus de flexibilité le matin pour faire du sport, de la méditation, des trucs que j’aime bien faire. J’avais quasiment le même rythme que j’ai maintenant.”

Comment faisais-tu pour éviter la procrastination ?

“Je ne faisais rien de plus que dans un job normal pour éviter la procrastination, notamment grâce à ce rythme que je m’étais donné. Je n’étais pas en mode “Je vais venir à midi, puis commencer ma journée, et faire le minimum car de toute façon je ne suis pas visible”. Tout le monde se faisait confiance. Aussi, tu avais la culpabilité de ne rien faire quand tu étais en Remote, que tu n’avais pas quand tu étais au bureau. Car, au bureau, tu as fait l’effort de te bouger, faire le trajet…Tu as déjà fait l’effort pour ta boîte, donc si tu ne fais pas grand-chose en début d’aprem pendant deux ou trois heures, tu culpabilises beaucoup moins que quand tu es en Remote, tout seul, car tu t’es fixé tes propres objectifs. J’ai gagné en discipline pendant ma période Remote et j’ai gardé cette discipline maintenant.”

Pourquoi as-tu arrêté le Remote ?

“À la fin des six mois, c’était intense car j’avais un gros client à Las Vegas. Il ne regardait pas trop ses dépenses. Il cherchait la valeur ajoutée. Donc au moins toutes les trois semaines, je faisais les allers-retours pendant trois ou quatre jours à Vegas, puis quelques jours à New-York au retour pour voir l’équipe. Je faisais constamment des allers-retours entre Dublin, New-York et Vegas. Je me suis pas mal promené, c’était chouette, mais ça a commencé à me peser de voyager tout le temps. Il n’y avait pas une seule semaine sans prendre l’avion. Sur Foursquare, j’ai reçu une notification qui me disait que j’avais été dix semaines d’affilée dans l’aéroport de Dublin. J’en ai eu marre.

Puis je ressentais de la solitude quand je revenais à Dublin, comparé aux moments où on était entre collègues à Vegas au milieu des casinos. J’étais déphasé entre les moments “highlight” et “low” où je redescendais à Dublin, seul dans mon espace de coworking. J’ai associé ma vie remote à la solitude et à ces moments de “low”.

À Dublin, je ne connaissais que ma copine et ses amis. Je n’avais pas de cercle social établis dans cette ville-là. C’était sympa de régulièrement aller voir des amis à l’étranger, mais ma base était à Dublin. J’ai besoin de vie sociale et de proximité avec des gens avec qui je peux partager autour d’un café, au bureau ou en-dehors. J’étais passé d’un extrême à l’autre. Dans ma boîte à New-York, je faisais des afterworks toutes les fins de semaines, j’étais hyper proche de mes collègues américains. En arrivant, je ne connaissais personne à part mon boss dans la ville. Mais au bout de six mois, j’ai rapidement créé des affinités avec des gens qui avaient les mêmes goûts que moi (les boîtes technos assez folles de Brooklyn).

Dans l’espace de coworking, j’y allais, je faisais la pause du midi tout seul, je terminais à 19h, j’allais à un Meetup où personne ne se parlait…Je vivais à travers la vie sociale de ma copine mais pas la mienne. Ce n’est pas mon truc de marquer mon prénom sur un sticker blanc et d’aller parler. Je n’aime pas networker car je sens l’intérêt qu’y a derrière, le manque de sincérité. J’ai mes potes de lycée, d’école, de boulot, mais pas de cercles qui viennent d’ailleurs. Ca doit venir de mon activité principale car je n’ai pas d’activités collectives autour. J’aurais peut-être fait autrement depuis Paris, car j’y ai un cercle social, des amis. J’aurais pu créer quelque chose de plus durable.

Ma copine ne se projetait pas à Dublin. Moi je ne me sentais pas d’y rester. J’avais fait le tour du rôle dans ma boîte et je me disais qu’il fallait que je bouge. On s’est mis d’accord pour aller à Paris.”

Que fais-tu maintenant ?

“En arrivant à Paris, j’ai commencé dans une startup, pendant trois mois en pensant que je pourrais être Head of Product (porter seul une roadmap produit). J’avais négocié une semaine par mois à Dublin. Finalement, ce n’était pas la culture à laquelle je m’attendais et j’ai dû me résoudre à mettre fin à ma période d’essai. J’avais pris un rôle trop gros pour ce que j’étais capable d’assumer. En agence, j’avais construit des produits pour Harvard, IBM, beaucoup de start-ups, donc je m’étais dit que je pourrais répliquer la même chose au niveau d’une structure plus petite. Mais je n’avais pas pris en compte les contraintes managériales qu’on rencontre “en interne” : culture, conduite du changement, gestion de besoins contradictoires, mise en place de process, apport d’énergie…L’entreprise était une agence de voyage à la carte permettant de co-construire son voyage en ligne. Le plus important pour un PM c’est d’être passionné par ses clients, par la résolution de leurs problèmes. Mais là je ne me reconnaissais pas dans leurs clients, leur problèmes m’intéressait moins, en somme je n’étais pas motivé par l’entreprise.

J’ai rejoint une autre start-up, Qonto, qui propose un compte professionnel aux indépendants et freelances, et facilite leurs démarches administratives et comptables. Ce qui m’intéressait c’est que là les clients, ce sont vraiment des gens pour qui j’ai envie de résoudre des problèmes. Qonto m’a proposé ce job, mais a dit “no remote”. Ca a été compliqué pour ma copine mais on s’est dit que ça nous pousserait à déménager plus vite sur Paris, plutôt que de vivre entre deux villes.

Qonto a levé douze millions d’euros. Ils étaient six en 2016, et maintenant on est plus de 80. Ce sont des gens brillants avec qui j’aime travailler, on aime se challenger. C’est comme dans l’agence de New-York, avec des gens ultra bons dans leur domaine, mais non distribués. Sauf deux développeurs, mais ils sont très bons donc ils ont “le droit” d’être en Remote”

Pour avoir vécu les modes distribués, full-remote et maintenant 0 remote (ou presque), je sais que ces 3 modes fonctionnent très bien, il suffit que la culture de l’entreprise y soit adaptée.”

Que souhaites-tu dire à des personnes qui veulent travailler en Remote ?

“Si ce sont des personnes qui ont envie de le faire, il faut le tenter. Ca serait bête de rester dans sa ville, rester attaché à un endroit car on n’a jamais eu autant de possibilités de se balader dans le monde. On a beaucoup de métiers où on peut travailler d’où on veut. C’est quelque chose qui peut durer pour certaines personnes. C’est idéal pour les personnes qui n’ont pas d’attaches, ou qui sont avec quelqu’un qui partage le même délire. Par contre si ce n’est pas le cas, il faut réfléchir à comment construire ça de façon à ne pas se planter et avoir des plans de vie cohérents.

Il faut trouver un moyen de se créer un cercle. Je ne sais pas comment faire, je n’ai pas craqué le problème. Si c’est quelqu’un comme moi : allez dans une ville où vous connaissez déjà du monde.

Je pense que le Remote n’est pas compatible avec tous les styles de vie et styles de personnalités.

Aussi, je n’avais pas pensé aux histoires d’espace de coworking avant de partir mais j’en ai parlé en arrivant. Il faut penser au budget associé car ce serait bête de devoir payer soi-même et de retirer ça de son salaire. S’assurer aussi que la boîte ait bien les process en place pour fonctionner en distribué. Là, ma boîte actulle n’est pas faite pour bosser en Remote et ça se ressent culturellement : dans les réunions, tu n’as pas toujours un lien vidéo. On n’a pas le matériel pour que les personnes remote entendent, ni voient ce qui se passe dans la salle. Alors que dans l’agence new-yorkaise, il y avait une politique  “Si une personne dans une réunion est Remote, tout le monde est Remote”, c’est-à-dire qu’on se met tous sur Hangouts, même si certains sont dans le même bureau.

J’ai essayé de mettre en place cette dynamique dans la boîte où je suis resté trois mois. Ca a marché une fois mais ils n’étaient pas à l’aise. Beaucoup de choses faisaient que le remote occasionnel était difficile, pas ancré culturellement. Pour accéder aux bases de données, j’avais besoin de faire des exports car il n’y avait pas de possibilité d’accéder à certaines données à distance. J’aurais aimé faire plus attention à toutes ces choses-là avant de passer en semi-Remote. J’avais l’égo de penser que je pouvais apprendre à l’équipe à bosser comme ça mais ils ont des réflexes et c’est très dur changer des habitude, surtout pour une seule personne.”

Pour finir, un livre qui t’a inspiré ?

““The hard thing about hard things” : J’ai adoré mais je le relirai quand j’aurai le quart des responsabilités de l’auteur.”

[Fin de l’interview]

Finalement, après avoir interviewé Théo, je me rends compte que la raison principale qui lui a fait quitter le Remote n’est pas liée au Remote. C’était davantage le fait de devoir prendre l’avion pour aller voir un client. Ce n’était pas la distance avec l’équipe, il n’y avait pas d’obligations de prendre l’avion pour venir voir l’équipe…En revanche la deuxième raison -la solitude- me paraît assez liée au Remote. Certaines personnes sont solitaires et ça ne les dérange pas de ne pas avoir beaucoup d’interactions sociales. Mais quand on sait qu’on a besoin de proximité sociale, il faut trouver une solution pour ne pas ressentir cette solitude. Une bonne partie des personnes qui travaillent en Remote trouvent le moyen de rencontrer des personnes. Souvent en discutant avec les personnes des espaces de coworking ou en allant à des événements de networking. Mais c’est visiblement plus compliqué quand on a une personnalité plus introvertie et que l’on n’a pas d’activités collectives en dehors du travail.

Et vous, qu’est-ce qui a retenu votre attention dans le témoignage de Théo ? Partagez-le en commentaire. 🙂

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