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Revenir au Remote après 12 ans en Entreprise Classique | Témoignage de Sylvain Hellegouarch (Portrait n°6)

Portrait n°6 #Remote : Sylvain Hellegouarch

Sylvain Hellegouarch a une vision originale du remote. Il voit le remote comme un environnement de travail comme un autre auquel il doit s’adapter. Alors que les autres personnes que j’ai interviewées voient plutôt le remote comme un mode de travail qu’ils auraient du mal à quitter tant il leur apporte une flexibilité plus importante qu’un job “classique”.

Proche des métiers de Nicolas (portrait n°1), Florian (portrait n°4) et Hadrien (portrait n°5), qui sont dans le développement web, Sylvain travaille dans le développement de logiciels. C’est à se demander si la proportion de développeurs (web, logiciel…) en remote n’est pas bien plus élevée que la proportion d’autres métiers.

Mais c’est pour ça que je tiens à interviewer des personnes qui ont d’autres métiers, comme Lucile, qui est Growth Manager (un métier de la branche marketing).

Si tu ne sais pas encore ce qu’est le mode de travail remote, je t’invite à lire la définition du remote.

La transition de Sylvain Hellegouarch d’un job classique à un job remote

La transition de Sylvain Hellegouarch, ingénieur en développement logiciel, vers un travail en remote
Pictos : Anbileru Adaleru, Ben Davis, Hea Poh Lin, Creative Stall, iconsmind

En fait, la situation de Sylvain est un peu originale car, contrairement à d’autres, il n’a pas fait “job classique” puis “job remote”. Mais plutôt job remote – jobs classiques – job remote.

En effet, son tout premier job était en remote. Sylvain a ensuite quitté ce mode de travail au profit du salariat classique. Puis il est retourné dans un travail en remote (son travail actuel).

2003 : Première expérience en remote dans une startup canadienne

Dans sa première expérience de remote, Sylvain travaillait pour une startup canadienne basée à Paris.

Celle-ci avait accepté qu’il travaille depuis chez lui, à Lorient, à condition de venir à Paris un ou deux jours par semaine. “Pour eux, ma localisation n’avait pas d’importance tant qu’on pouvait se voir régulièrement pour vraiment partager.”

Se farcir 4h de train à chaque fois, c’était fatigant. Ca a transformé l’expérience en baroudage, à dormir chez les copains la veille pour réduire les temps de trajet et le coût du déplacement.

L’aventure a duré 6 mois et s’est terminée car la boîte ne marchait pas.

2003 à 2015 : retour à des jobs “classiques” après son expérience remote

Sylvain travaillait sur des projets open-source à côté de son boulot. “De là sont nées certaines opportunités car je rencontrais des gens en dehors du cercle quotidien.”

En douze ans, Sylvain a travaillé pour plusieurs entreprises : des CDD pour payer les factures, et des CDI plus pérennes. Des grandes entreprises (Mercury, Marks & Spencer) et plusieurs startups. Il a bougé à Paris, en Angleterre, aux Etats-Unis.

Sylvain revient finalement en France, à Rennes, où il souhaite trouver calme et stabilité.

Comme Florian, il profite d’une période de chômage en 2010 pour découvrir le réseau rennais, et notamment la Cantine numérique (aujourd’hui French Tech), qui se créait à ce moment là.

Après ça, il revient dans une boîte dans laquelle il avait précédemment travailler et y reste de 2001 à 2015.

Janvier 2016 : Sylvain met 6 mois à s’adapter à sa nouvelle situation dans sa deuxième expérience remote chez Atomist

Aujourd’hui, et depuis deux ans, Sylvain travaille chez Atomist en tant qu’ingénieur en développement de (logiciel).

“Il m’a fallu 6 mois pour m’y adapter”, me confie Sylvain. Ca n’a pas été simple pour lui de passer d’une boîte où il avait ses collègues, ses pauses, son bureau fixe depuis quatre ans, à “je n’ai plus personne à qui parler”. Mais aussi le fait de devoir trouver son rythme le matin, s’imposer une discipline, savoir s’habituer à cette flexibilité.

L’organisation de Sylvain Hellegouarch dans son travail remote

Les employés d’Atomist sont distribués sur un grand écart de fuseaux horaires, une organisation pas toujours pratique pour Sylvain

Atomist, une entreprise distribuée sur trois continents
Picto : Gracelle Mesina

Des Etats-Unis à l’Australie, en passant par l’Europe, Atomist couvre de nombreux fuseaux horaires

Atomist, qui produit un logiciel pour développeurs, c’est 15 personnes (presque tous ingénieurs) distribuées sur le plus grand écart de fuseaux horaires possibles : Etats-Unis, Europe, et Australie. La boîte possède quand même trois bureaux, car les deux collaborateurs qui sont là-bas en avaient envie, mais ils n’y vont pas tous les jours pour autant :

  • un bureau à Bristol en Angleterre
  • un bureau à San Francisco aux Etats-Unis
  • un bureau à Saint-Louis aux Etats-Unis

“Dès qu’on a deux employés dans une ville, ils essaient de se regrouper. Mais ce n’est pas la volonté de la boîte, plutôt des gens eux-mêmes”.

La boîte est américaine, a été créée à l’automne 2015, et cet écart de fuseaux est un réel challenge car ça rend compliquées les réunions avec tout le monde. Mais l’équipe s’est adaptée en limitant au maximum les réunions, ou bien en faisant des réunions par sous-groupes.

Ce grand écart de fuseaux horaires demande à Sylvain d’être connecté à des heures tardives

Le prix à payer pour Sylvain, qui habite à Rennes, c’est une réunion hebdomadaire le mardi de 23h à minuit. Et la plupart des réunions se font à partir du milieu d’après-midi et jusqu’en début de soirée. “Pas toujours pratique.”

C’est aussi la difficulté à se couper de son travail car, quand un collègue lointain se connecte, même à des heures tardives, Sylvain profite de sa présence pour lui poser des questions ou répondre aux siennes pour éviter de perdre un jour en attendant qu’il se reconnecte. “Disons que je m’impose d’interagir avec lui quand il est là mais ce n’est pas une obligation de la boîte, qui valorise notre temps personnel”.

J’ai des horaires très amples à cause des fuseaux horaires mais j’ai la chance d’avoir une copine très compréhensive et qu’on puisse se le permettre pour l’instant. Je pense quand même enlever Slack (un outil de communication très utilisé en remote) de mon téléphone pour qu’il redevienne un téléphone à usage personnel, et pas professionnel”.

Le décalage horaire a malgré tout son lot d’avantages

Des collègues internationaux

Sylvain est heureux que le remote lui permette de travailler avec des collègues internationaux.

Un marché de l’emploi plus vaste

“Quand on est en recherche, ça permet d’élargir le champ des possibles car le marché est global.”

Une flexibilité d’emploi du temps

Le remote lui apporte aussi la tranquilité et le calme dont il a besoin, ainsi que de la flexibilité. Notamment, comme la majorité de l’équipe est connectée à partir de 13h et jusqu’au soir, c’est surtout sur ce créneau que Sylvain travaille.

Le matin, il s’autorise plus de flexibilité pour aller courir, faire des tâches liées à la gestion de la maison. “Si j’ai besoin d’aller faire une course, je dis que je m’absente et j’y vais; dans mon ancienne boîte, c’était moins souple, notamment pour des problèmes d’assurances car tu es censé être au boulot”.

Malgré la flexibilité, Sylvain s’impose quand même un cadre

Le reste du temps, l’organisation de Sylvain ressemble à celle d’un salarié de boîte “classique”, soit ce qu’il connaît le mieux et dont ce n’est pas si évident pour lui de se détacher. “J’ai besoin de mon cadre”.

Sylvain a choisi de travailler depuis chez lui plutôt que dans des espaces de coworking

Sylvain travaille chez lui pour bénéficier de tout le matériel et confort dont il a envie

Sylvain travaille principalement de chez lui car il y a tout le matériel et le confort dont il a besoin. Il l’achète, la boîte rembourse, ce qui coûte toujours moins cher à cette dernière que d’avoir des bureaux. Chez lui, il est au calme et travaille de manière efficace. La concentration n’est pas toujours évidente mais c’est surtout lié à l’intérêt qu’il porte à la tâche. “Si je suis passionné par une tâche à un moment, je ne procrastine pas; mais si je ne suis pas intéressé, il m’est beaucoup plus difficile de rester concentré”. Il adapte aussi son temps. Quand il y a besoin de donner un coup de fouet, il le donne, et à d’autres moments, il reprend un rythme de croisière.

Les espaces de coworking, trop bruyants pour Sylvain

Travailler dans des cafés, il n’a jamais essayé. En revanche, au début, il avait essayé les espaces de coworking après quelques temps où travailler seul chez lui le pesait. Mais en les visitant, il s’est rendu compte que ça ne lui conviendrait pas car il avait davantage besoin de calme et d’un bureau privé dans lequel faire ses vidéoconférences avec ses collègues, que de réseauter avec les autres personnes de l’espace.

Sylvain envisage quand même les espaces de coworking pour sociabiliser

Malgré tout, comme il est de nature solitaire et qu’il ne ressent pas vraiment l’isolement physique, il m’a avoué vouloir se forcer un peu plus à sortir rencontrer d’autres personnes et sociabiliser. Il se verrait bien opter pour un espace de coworking dans lequel aller le matin seulement, ou encore un espace partagé mais avec bureau individuel (fermé). Il imagine bien aussi aller de temps en temps à la médiathèque de Rennes car l’espace est ouvert, clair, et domine la ville. Mais pour cela, il faudrait qu’il s’impose de ne pas être disponible pour ses collègues une demi-journée par semaine, car la médiathèque n’ouvre que l’après-midi…

Pour nouer des liens, l’équipe d’Atomist utilise le numérique et l’IRL

Numérique : des après-midis entières en vidéoconférences

Les vidéoconférences chez Atomist, c’est tous les après-midis. L’équipe utilise ce moyen (via le logiciel Zoom) pour garder un contact plus humain qu’un simple tchat. Les webcams restent allumées tout le temps, le son en mute, mais ils peuvent plus facilement se parler à tout moment comme s’ils étaient dans le même bureau.

“Quand on fait une vidéoconf’, on ne la fait pas parce qu’on a besoin de parler avec quelqu’un d’autre mais parce qu’on a besoin de créer un lien visuel. On en a besoin car on s’est rendu compte que Slack est limité, surtout si les personnes n’utilisent pas d’émoticônes. C’est très facile d’y mal interpréter une parole.”

On comprend pourquoi les espaces de coworking ne sont donc pas très adaptés pour la situation de Sylvain.

Numérique : un channel “stand up” sur Slack

L’équipe a aussi un channel (fil de conversation) “stand up” sur Slack, dans lequel ils indiquent chaque jour s’ils sont bloqués par quelque chose. Le channel imite la méthodologie agile du stand-up, qui habituellement se fait en présentiel, et surtout debout (d’où son nom), pour faire l’effort d’être concis.

Numérique : un rendez-vous mensuel pour améliorer la gestion de projet

A l’initiative d’une ancienne collaboratrice, l’équipe a aussi instauré des “rétrospectives” mensuelles, un temps non obligatoire (pour que ça engage les gens) pendant lequel l’équipe se retrouve, et remplit deux colonnes pour améliorer la gestion de projet :

  • ce qui s’est bien passé et qu’il faut continuer à faire ainsi
  • ce qui pourrait être mieux fait

L’équipe vote ensuite pour les éléments les plus impactants et détermine une action à mettre en place d’ici le mois suivant. Dernièrement par exemple, l’équipe a testé de fonctionner en “feature team”, c’est-à-dire des équipes orientées sur un aspect du produit. C’est un test, qu’il décideront concluant ou non avec le temps.

IRL : l’équipe se retrouve tous les deux à trois mois

IRL (in real life) est un terme utilisé pour parler d’une rencontre “physique” et pas uniquement numérique

En plus des vidéoconférences de fond, l’équipe se retrouve tous les deux à trois mois quelque part. C’est là que les liens se nouent réellement d’après Sylvain car ils sont les uns avec les autres. Au lieu de dormir à l’hôtel, les dirigeants louent des maisons.

Numérique : de retour des retrouvailles IRL, l’équipe tient à communiquer régulièrement

Quand ils retournent travailler à distance, les membres de l’équipe comptent beaucoup sur la communication régulière et le fait de se poser des questions les uns aux autres pour se tenir au courant de leurs avancées.

Point juridique : Sylvain est salarié

Côté légal, Sylvain est salarié. Dans son contrat de travail, une mention indique qu’il travaille depuis chez lui et qu’il doit se rendre disponible pour rencontrer le reste de l’équipe de temps en temps. Atomist s’est aussi enregistré auprès de l’URSSAF pour payer les cotisations sociales. La rémunération n’est pas tellement indexée sur le coût du lieu de vie mais sur ce que les employeurs estiment devoir payer à un ingénieur. “Si j’avais vécu à Londres, il y aurait peut-être eu un surplus”. En revanche, son salaire contient une prime pour le fait de travailler à la maison.

Les conseils de Sylvain Hellegouarch aux futurs travailleurs remote

Les 3 choses les plus importantes à mettre en place quand on est travailleur remote selon Sylvain

Les 3 conseils de Sylvain Hellegouarch aux futurs travailleurs remote
Pictos : Delwar Hossain, Gan Khoon Lay

Sylvain vous conseille de mettre ces conseils en perspectives avec votre personnalité, et de ne prendre que ce qui paraît pertinent pour vous.

Conseil n°1 : définir son cadre de travail

“Je suis bordélique mais mon cadre de travail est propre. D’autres sont contents de prendre leur ordinateur et de bosser n’importe où, y compris dans le bazar, car ils ne regardent que leur écran. Mais d’autres, comme moi, ont besoin d’un cadre, d’un confort. Pour ceux-ci, il faut donc se donner le temps de se demander « où est-ce que je vais faire ça ? ». C’est important car ça joue sur la qualité de ce que l’on vit et produit.”

Conseil n°2 : provoquer les rencontres

“Plus on est en remote, plus provoquer des rencontres physiques avec son équipe est important; sinon, en restant à l’écrit, on tombe dans le travers des interprétations. Des rencontres physiques, ça ne veut pas forcément dire créer une réunion mais trouver le moyen de créer une relation sociale avec ceux avec qui tu travailles. Par exemple, en passant au bureau une fois par semaine quand on est en télétravail dans le même coin, juste pour manger ou boire un coup. “C’est important pour moi, mais ça ne l’est pas forcément dans l’absolu”.”

Conseil n°3 : avoir une vie à l’extérieur

“Profiter de la flexibilité dont on dispose en remote pour faire des activités, avoir une vie sociale, aller voir des expos. Moi je vais courir car j’en ai besoin physiquement mais c’est aussi pour prendre l’air. S’en servir aussi pour éviter les files d’attente : éviter d’aller chercher son sandwhich à 12h10 par exemple. Bon moi je l’applique mal mais c’est un conseil que je veux m’appliquer à moi-même.”

Les conseils de Sylvain pour une bonne transition entre un job “classique” et un job remote

“C’est difficile car ça dépend du boulot que tu vas faire, d’avec qui tu bosses. Mais je dirais :

  • “Si tu as l’habitude de travailler sur un bureau fixe, t’assurer de retrouver ce cadre-là en remote. “Ce n’est pas obligatoire de continuer comme ça, mais moi ça m’a aidé.
  • “Revoir tes anciens collègues pendant un moment : manger avec eux pour le déjeuner pour faire perdurer ce lien
  • “Retrouver une forme de tribu -club de sport, running (mais pas seul)- pour ne pas couper le lien social et passer d’un milieu où l’on voit des gens tous les jours, à un milieu où l’on a une vie sociale déserte. Sauf si justement pour vous le remote est un moyen d’être plus tranquille, plus seul.”

Conclusion

Contrairement à la majorité des travailleurs remote que j’ai rencontrés, Sylvain n’adule pas complètement ce mode de travail. Il y voit des avantages mais il envisage tout à fait de retourner dans un job “classique” dans le futur.

Cette opinion sera bientôt recoupée par une nouvelle interview, celle de Théo Blochet, qui a arrêté un travail en remote également.

Il se trouve que l’étape chez Atomist s’est terminée pour Sylvain depuis que je l’ai interviewé. Il travaille maintenant sur son propre projet : ChaosIQ. Il est toujours en remote en quelques sortes puisqu’il travaille depuis chez lui et son associé depuis l’Angleterre. Ils n’utilisent plus le logiciel Zoom pour les vidéoconférences mais Talky.io.

J’aimerais terminer sur une citation inspirante de Sylvain : “A 35 ans c’est plus dur de prendre des risques qu’à 25, mais ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas les prendre”.

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